L’IA, les métiers culturels et le doublage : point d’étape suite au Sommet de Paris de février 2025 (1ère partie)
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Le Sommet de Paris sur l’IA (Intelligence Artificielle) est maintenant terminé. Que peut-on en retenir concernant les enjeux de l’IA dans les milieux culturels et dans celui du doublage en particulier ? Nous vous proposons à cette occasion de faire un point d’étape sur la question en compagnie de Vanessa Bertran, Présidente de l’Upad.
Avant même de commencer, il nous paraît important de préciser que ce n’est pas parce que nous redoutons l’influence que pourrait avoir l’IA sur nos métiers, que nous sommes anti-technologie et allergiques à toute modernité.
VB : C’est important en effet de bien poser le contexte car l’IA recouvre des réalités différentes et force est de constater qu’il s’agit d’un sujet anxiogène. Ce qui nous intéresse en tant qu’auteurs est l’utilisation de l’IA générative, c’est-à-dire de l’intelligence artificielle susceptible de générer des textes de doublage sans intervention humaine. Il serait stérile de camper sur une position technophobe. Au fil des avancées technologiques, les logiciels sur lesquels nous travaillons se sont développés continuellement. Donc oui, la position de l’Upad n’est pas de prôner un retour au crayon et au papier (ce qui n’a jamais été le cas dans la réalité d’ailleurs puisqu’avant l’arrivée des logiciels, nous travaillions sur une bande rythmo synchronisée à la bande « images » et non sur du papier !). Par ailleurs, depuis des années, la plupart des scripts VO qui nous sont fournis sont produits par de l’intelligence artificielle, grâce à la reconnaissance vocale. Quel auteur s’en est déjà ému ? Autrefois, on nous envoyait des scripts rarement conformes au montage final avec des répliques entières manquantes ou avec certaines, coupées au montage, qui figuraient encore sur le script. Bref, il serait totalement simpliste de refuser l’IA en bloc sans trier les progrès possibles et les menaces éventuelles.
Ce qui s’est passé en amont du Sommet
Dès qu’il a été question d’organiser un Sommet autour de l’IA, le Ministère de la culture s’est battu pour y inclure la question des enjeux de l’IA dans le monde culturel, les craintes étant nombreuses parmi les créateurs.
Une Tribune pour la protection des métiers de la création face à l’IA, à l’initiative de l’ADAGP, l’Adami, la Sacem, la Scam, la SGDL, et la Spedidam, a été publiée dans le Parisien le 7 février, et signée par 34 552 artistes auteurs. Dans cette Tribune, il est fait un rappel : » L’utilisation sans notre consentement de notre talent et de notre travail pour l’entrainement de l’IA générative représente une atteinte inacceptable au respect de nos œuvres et de notre travail artistique. Pourtant force est de constater que nos œuvres et nos interprétations sont aujourd’hui utilisées par les systèmes d’IA pour s’entraîner sans notre autorisation et sans aucune contrepartie financière. «
Texte intégral de la Tribune consultable ici : Tribune parue dans Le Parisien
Dans le même temps, est sortie une Charte sur laquelle les OGC (Organismes de Gestion Collective) français ont travaillé avec les secteurs culturels et le Ministère de la culture, co-signée par 38 organisations internationales et européennes. Mais comme cette dernière n’a pas été endossée par l’Élysée, les OGC ont décidé de la publier eux-mêmes sur le site https://respectdudroitdauteur.fr/. Cette Charte rappelle certains principes élémentaires comme le respect de la volonté des titulaires de droits, la transparence des outils d’IA, l’encouragement des modèles d’IA à conclure des licences (accords d’utilisation) avec les titulaires de droits, une rémunération juste et appropriée pour l’utilisation des œuvres et des sanctions efficaces en cas de non-respect de ces principes.
Texte intégral de Charte consultable ici : Charte des OGC et des 38 organisations internationales
Le lendemain, le 8 février, a été organisé un rassemblement de comédiens de doublage de l’association LES VOIX et du SFA, mais il a été interdit la veille par la Préfecture de Paris. Si au départ cette décision nous a scandalisés, nous reconnaissons que les risques liés à la sécurité dans le cadre d’un rendez-vous auquel se sont joints beaucoup de chefs d’États étaient majeurs.
VB : Cette interdiction pourrait avoir deux explications différentes : interdire un rassemblement qui aurait été pacifique bien que revendicatif est toujours preuve que le sujet dérange et l’Upad n’a pas manqué de le dénoncer, alors que nous avions appelé à soutenir cette manifestation sur les réseaux. Par ailleurs, plus pragmatiquement, le climat de tension dans la société et les risques liés à la sécurité dans le cadre d’un rendez-vous auquel se sont joints beaucoup de chefs d’États étaient majeurs. D’éventuels débordements causés par des personnes malveillantes non issues des rangs des artistes, quelques jours avant l’ouverture du sommet, ont dû être estimés possibles. N’étant pas une spécialiste des services de sécurité nationale, je ne me prononcerai pas sur la question. Mais il faut constater que la tenue d’un contre-sommet, cadré et organisé depuis plus longtemps que le rassemblement, n’a pas été annulé, lui, donc n’y voyons pas un signe « anti-culture » puisqu’il y a eu des espaces de parole alternative.
Sommet et Contre-Sommet – Le Week-end culturel
Le Sommet s’articulait sur 6 jours, dont 2 consacrés au monde culturel. Son programme (le dossier de presse est consultable ci-dessous) disait ceci (entre autres) : « À l’occasion du Sommet pour l’action sur l’Intelligence Artificielle, et de la semaine de l’IA qui l’encadre, des rencontres culturelles dédiées à l’IA permettront au grand public de découvrir les enjeux soulevés par cette technologie pour les créateurs. (…) En effet, l’IA est à la fois une formidable source d’appui aux créateurs et soulève en même temps des questionnements importants sur des sujets comme le droit d’auteur et la rémunération des artistes. Il s’agit également, pour les générations futures, d’imaginer les métiers de demain dans le domaine culturel à l’aune de la révolution des démarches de création accompagnées par l’IA. »
Dossier de presse du Sommet consultable ici : Dossier de presse Sommet pour l’action sur l’IA
Le Sommet tournait autour de 5 thèmes dont 2 nous touchaient plus particulièrement :
Innovation et culture : « Soutenir et construire des écosystèmes d’innovation dynamiques et durables, qui permettent le développement de l’IA dans tous les secteurs d’activités, notamment dans les industries culturelles et créatives » et l’Avenir du travail : « Réfléchir à la manière dont l’IA s’intègrera dans le monde du travail à l’avenir. L’enjeu est de se concentrer sur la promotion des usages de l’IA qui améliorent la productivité et le bien-être. »
VB : Présenté en ces termes, qui peut y voir un quelconque souci ? Permettre à la France de rester un grand pays de la cinématographie et de l’audiovisuel passe nécessairement par un soutien aux industriels pourvoyeurs de systèmes innovants. En revanche, et c’est le grand point de vigilance qui nous concerne, il serait douteux d’accompagner des « progrès » qui se feraient au détriment du savoir-faire spécifique de certains métiers de la création, dont le nôtre. Le « bien-être » est invoqué : si de nouveaux logiciels contenant de l’IA nous permettent de ne plus avoir à entrer manuellement les fameuses métadonnées dans des tableurs grâce à une fonction qui irait directement rechercher les répliques clé, oui, notre bien-être s’en trouverait amélioré ! Mais s’il s’agit de supprimer nos métiers plutôt que de les faire évoluer, je ne vois pas en quoi l’argument est valable. C’est pourquoi les auteurs doivent aller au contact des développeurs pour leur exprimer leurs besoins plutôt que de les laisser se concentrer sur des usages qui ne nous seront pas utiles. Il faut distinguer dans le terme « IA » ce qui relève d’outils d’accompagnements bénéfiques et ce qui est une volonté de ne plus recourir à des auteurs. En accompagnant les évolutions et en contactant les développeurs, nous pouvons veiller à ce que cet amalgame ne soit pas fait.
Certains développeurs feraient fausse route ? Comment s’y retrouver entre différents logiciels professionnels utilisant de l’IA ?
VB : J’étais au symposium Languages and the Media à Budapest en novembre dernier, un événement international rassemblant des professionnels de la traduction et du doublage. Certains développeurs étaient aussi présents sur les parvis des salles de conférence. L’un d’eux, un anglais, proposait un logiciel miracle pour faire du doublage assisté par IA. J’avoue avoir tremblé un instant jusqu’au moment où je lui ai demandé de tester son logiciel : pas de rythmo, des répliques que l’auteur devait taper dans une fenêtre de traitement de texte sans détection parce que « de toute façon vous voyez l’image et c’est bien suffisant. » Quant à la partie IA, elle consistait à proposer à l’auteur une version pré-traduite grâce à un lien vers Reverso qui s’affichait directement sur l’écran sans que l’auteur ait à rentrer le texte VO. Quel progrès ! Autant vous dire, quitte à avouer que j’ai peut-être manqué de diplomatie envers ce développeur qui était fier de lui, que j’ai pouffé de rire et que je lui ai fait remarquer qu’il n’avait pas dû interroger d’auteurs pour proposer un logiciel aussi inutile et qu’il avait passé du temps pour rien.
Voilà un résumé de ce qui s’est dit durant la journée à la BNF (consultez le programme ici) (sources : articles du Midi Libre du 9/02 et de Libération du 9/02) : les artistes et les OGC présents ont montré un front uni. En matière de droit d’auteur, deux visions et deux formes de législations se sont toujours opposées : le droit d’auteur anglo-saxon qui prévoit un copyright et se rapproche d’un droit commercial totalement cessible, et le droit d’auteur dit « continental », celui appliqué en France et qui tient compte des directives européennes. Aux États-Unis, la notion de fair use* est parfois invoquée pour utiliser sans contrepartie les données protégées, alors que la législation européenne, même si elle prévoit des exceptions au droit d’auteur, est plus protectrice.
*Qu’est-ce que le FAIR USE ? Dans le droit européen, il y a le droit d’auteur et une liste d’exceptions au droit d’auteur (à savoir les tolérances d’utilisation d’une œuvre protégée). En France, il y a notamment l’exception pédagogique permettant de copier des textes de littérature à l’école. La directive européenne de 2019 a introduit les fameux « memes » qui ornent les réseaux sociaux et les a fait entrer comme des exceptions au droit d’auteur dans l’univers numérique (ce qui fait qu’on a le droit de créer un meme sans autorisation de l’ayant droit de l’image copiée). Or le fair use n’est pas à proprement parler un « modèle de protection des auteurs », c’est juste la version américaine de ce qu’on appelle « l’exception au droit d’auteur ». En Europe, les exceptions sont définies dans la loi et il y en a donc une liste. Aux États-Unis, c’est le fair use qui s’applique chaque fois et c’est au juge d’estimer si l’utilisation incriminée relève ou pas d’une utilisation « loyale », au cas par cas. Les critères sont notamment liés à la finalité de l’utilisation (commerciale ? éducative ?), la nature de l’œuvre, et aussi au degré d’originalité de la communication de l’œuvre (a-t-elle été juste communiquée ou fait l’objet d’une nouvelle présentation originale ?).
Après avoir dénoncé un « pillage » de la part des sociétés utilisant l’IA pour générer des œuvres « inspirées » par d’autres déjà existantes et protégées par le droit d’auteur, les débats, au moment de proposer des solutions, ont tourné autour de 3 maîtres-mots : autorisation (on doit demander l’autorisation du créateur et respecter son droit d’opposition : opt-out), rémunération (le créateur doit être rémunéré si on utilise son œuvre), et transparence (dans les bases de données qui nourrissent les machines). À cette occasion, la Ministre de la Culture, Rachida Dati a annoncé « une concertation nationale sur l’émergence d’un marché éthique respectueux du droit d’auteur », destinée à nourrir les travaux menés au niveau européen sur la mise en œuvre du Règlement sur l’IA (RIA ou AI Act, pour en savoir plus, nous vous invitons à cliquer sur ce lien).
VB : Nous ne parlons que de doublage depuis le début de cet entretien mais il faut garder à l’esprit que nous ne sommes que l’une des composantes de la grande question de l’IA générative, de son fonctionnement, de son encadrement légal, de ses applications et des changements professionnels qu’elle provoquera. Ainsi, comme les propos de la Ministre de la culture doivent inclure tous les domaines de la création, ils sont forcément un peu généralistes. En revanche, notre point commun à tous, c’est le pilier de ce qui fait de nous des professionnels, à savoir le droit d’auteur. Et sur ce point, il faut se féliciter que l’expression ait été prononcée. Quand on sait la pression exercée par les lobbies au niveau européen, et le fait que tous les pays d’Europe n’ont pas la même législation que la nôtre (qui est de loin la plus protectrice), le respect du droit d’auteur n’est pas une évidence si nous ne nous mobilisons pas. Nos confrères de la musique et de la chanson, eux aussi sociétaires de la Sacem, sont encore peut-être plus concernés que nous et déjà très affectés. Dans ce combat, il ne faudra pas être corporatistes mais nous unir avec d’autres métiers de la création, tout en tissant des liens avec des développeurs de notre secteur.
Si le doublage n’a pas été spécifiquement abordé durant la journée du 9 février, il l’a plus été au Contre-Sommet de l’IA qui s’est tenu le lendemain au Théâtre de la Concorde grâce à Brigitte Lecordier notamment, qui intervenait en tant que porte-parole de #TouchePasMaVF. (sources : articles de France 24 du 11/02 et de Ouest France du 10/02). Eric Sadin, l’organisateur, a dénoncé « l’automatisation sans cesse croissante des affaires humaines et, depuis l’avènement des IA génératives (créatrices de contenus), le tournant intellectuel et créatif de l’IA c’est-à-dire la délégation progressive de nos facultés les plus fondamentales à des systèmes ». L’évènement a fait témoigner des professionnels de l’image et de la voix sur leurs inquiétudes quant aux répercussions de l’IA sur leur métier. Brigitte Lecordier, célèbre comédienne de doublage, a ainsi accusé et regretté que les IA reproduisent sa voix sans qu’elle n’ait voix (c’est le cas de le dire) au chapitre. Patrick Kuban, également porte-parole de l’association Lesvoix.fr a même ajouté : « C’est un pillage massif des voix qu’on récupère sur Internet et qu’on peut accommoder sans autorisation. Les vols de voix sont un danger majeur, d’autant qu’en tant qu’artistes interprètes, notre statut est censé être protégé. »
VB : On voit qu’à l’intérieur du doublage, plusieurs professions sont impactées. À commencer par les sociétés de doublage, en ont-elles assez conscience ? Si des solutions sont produites, permettant d’automatiser le schéma organisationnel de la chaîne de fabrication d’une VF, ces prestataires intermédiaires que sont nos commanditaires deviendront inutiles ou en tout cas leur tâche sera réduite. Les auteurs risquent aussi de voir leur mission réduite, et on sait d’ores et déjà que leurs textes passés ont servi à l’alimentation de bases de données comme celles des KNP, par exemple. Pour les comédiens, c’est encore différent : c’est le clonage qui apparaît : ils sont dépossédés de leurs données biométriques (en l’occurrence la voix pour le doublage) et sans demande d’autorisation. Je maintiens qu’il est important que nous allions au front ensemble dans ce combat.. Je suis régulièrement en contact avec Patrick Kuban et nos visions sont alignées. En revanche, les sociétés de doublage semblent redouter de nous rejoindre, ce qui est dommageable à tous.
Insistons sur le fait que 85% des films étrangers sont regardés en VF. C’est pourquoi, afin de défendre ses intérêts, la profession s’est regroupée en collectif sous la bannière « #TouchePasMaVF » et a lancé en janvier 2024 la pétition « Pour un doublage créé par des humains pour des humains » signée par plus de 164 000 professionnels du secteur, dont de nombreux auteurs de doublage. Ils ont également tourné une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux dans laquelle les voix françaises des Simpson, de Samuel L. Jackson ou encore de Jim Carrey s’expriment « pour que la VF reste une exception culturelle et qu’on ne soit jamais remplacés par des machines. » « Entre la pétition et la vidéo qui a fait plus de 19 millions de vues, on voit que le public est derrière nous », a affirmé Brigitte Lecordier. « Et pourtant c’est toujours silence radio au Ministère de la culture…C’est tout de même incroyable, c’est assez irrespectueux de ne pas nous avoir déjà reçus pour nous écouter.”
VB : On ne peut ignorer que le Ministère est silencieux sur notre filière et que le CNC (Centre National du Cinéma) est encore timide, bien qu’il ait reçu l’Upad par deux fois en décembre 2024 puis en janvier 2025, dans le cadre d’une délégation « doublage » et se soit montré ouvert à des réflexions communes. Mais je pense intimement que ce silence s’explique déjà par une méconnaissance de nos spécificités (nous travaillons à la combler, mais cela prend du temps) et par l’immensité de la tâche. Nos parlementaires semblent submergés par la masse d’informations et de perspectives. Les professionnels eux-mêmes n’ont pas tous la même approche du sujet. Des enjeux éthiques se mêlent à des perspectives économiques. Bref, je crains qu’ils ne sachent pas par quel biais ouvrir le dossier ! C’est pourquoi nous devons occuper le terrain, même si les actions sont lentes, souvent ingrates, rarement suivies d’effets, mais comme dit Brigitte Lecordier : n’abandonnons pas !
(suite de l’article dans la 2ème partie)
Crédit pour la photo de Vanessa Bertran : Mareine Herro